Delguy Lecture
Lire, rêver avec Delguy Lecture
Quand vos enfants ont des problèmes, vous pensez d'abord aux autres 🤷🏽♀️
Qui aurait fait différemment à la place du clan AKO? Donnez-nous les solutions 🙏🏾
24/09/2026
Chapitre 23 : Sacrifice
Yvanna Manomba Kombila
Je me réveille en sursaut, extirpée d'un sommeil lourd et fiévreux par une étouffante sensation d'oppression. Sur la table de chevet, le réveil digital égraine ses chiffres lumineux dans la pénombre : vingt-trois heures. À peine.
J'ai l'impression d'avoir dormi des jours entiers, pourtant la nuit ne fait que commencer. Dès que je tente de bouger, une onde de choc traverse ma colonne vertébrale. J'ai mal partout. Chaque muscle de mon corps semble contracté, meurtri, comme si j'avais mené un combat acharné pendant des heures. Je prends une grande inspiration, rassemble le peu de forces qu'il me reste et réussis à m'asseoir dans le lit. Je sens alors une brûlure cuisante, vive, localisée au plus profond de mon intimité.
Mon cœur se met à battre à tout rompre. Tremblante, la respiration saccadée, j'abaisse frileusement le drap. Mes doigts frôlent ma peau et rencontrent une texture poisseuse, désagréable. Des fluides séchés.
En un instant, comme le barrage d'un fleuve qui cède sous la crue, la mémoire me rattrape. Un flot d'images chaotiques, de sensations brutes et de résonances physiques déferle dans mon esprit. Yori. Ses mains agrippées à ma peau. Son souffle court contre mon cou. Le poids de son corps contre le mien. Cette même chambre, la fureur inexpliquée de nos étreintes, nos gémissements et cette frénésie incontrôlable qui nous a possédés tous les deux.
Mon Dieu… Seigneur, comment ça a pu arriver ? Comment une telle horreur est-elle seulement possible ?
Je me tourne instinctivement vers l'autre côté du lit. Le drap est froissé, mais Yori n'est plus là. Il s'est enfui.
Prise d'une panique froide, le cerveau engourdi par une incompréhension totale, je cherche un moyen de me couvrir. Mes vêtements gisent au sol, déchirés par la fureur de la veille. Je me lève, m'avance vers le dressing et attrape mon peignoir en soie. Je l'enroule fermement autour de moi, noue la ceinture d'un geste sec, puis j'enfile mes pantoufless. Je dois sortir de cette pièce. Je dois trouver une réponse, une explication à ce cauchemar.
Je descends l'escalier à pas feutrés. La maison est plongée dans un silence lourd, presque sépulcral. Au bas des marches, une lueur dorée filtre sous la porte de la cuisine.
Maman est là. Évidemment. C'est son refuge nocturne depuis toujours, là où elle s'isole quand les insomnies la guettent ou que les crises politiques menacent le mandat de papa. C'est leur véritable QG : la plupart des grandes décisions impactant le pays ont été tranchées dans cette pièce, avant même d'être formalisées en conseil.
Je m'approche doucement et observe à travers la baie coulissante. La scène me tord le ventre. Maman est debout devant l'îlot central. Elle pétrit machinalement une pâte à pâtisserie, les gestes lents, presque automatiques. Mais ses épaules sont secouées de hoquets silencieux. Je la vois lever régulièrement le dos de sa main farineuse pour essuyer les larmes qui coulent sans s'arrêter sur ses joues creusées par la fatigue.
Elle pleure. Et je sais, avec une certitude dévastatrice, qu'elle pleure à cause de moi. À cause du scandale qui entoure mon nom, de la presse qui nous harcèle, de la honte qui menace de tout engloutir. Cette vision me fend le cœur en mille morceaux : voir s'effondrer ainsi la seule femme qui fait habituellement trembler toute cette république.
L'envie me prend de faire demi-tour, de remonter me terrer sous mes draps et de disparaître. Je fais un pas en arrière, mais dans ma précipitation, mon coude heurte violemment la baie vitrée.
Le choc résonne dans le silence de la nuit.
Maman lève brusquement les yeux. Nos regards se croisent. Je la vois bloquer sa respiration, redresser immédiatement les épaules et s'efforcer de recomposer son visage, comme elle le fait toujours devant les caméras ou les militants du parti pour garder bonne figure. Elle m'adresse un petit signe de la main, m'invitant à entrer.
— Bonsoir ma puce, dit-elle d'une voix qu'elle s'efforce de rendre naturelle, mais qui reste voilée par le chagrin. Toi aussi tu n'arrives pas à trouver le sommeil ?
Je pousse la porte et fais quelques pas sur le carrelage froid.
— Maman... tu pleures encore.
Elle baisse la tête, tente de chasser un brin de farine sur son tablier d'un geste nerveux, puis pousse un long soupir usé.
— Ça va aller, souffle-t-elle. Cette affaire affecte tout le monde, tu sais... C'est dur pour toute la maison. Mamie a fait un malaise ce soir. Elle a eu une hausse de tension. Le médecin est venu en urgence.
À ces mots, mon cœur se serre jusqu'à la brisure. Mamie... Cette femme extraordinaire, ma souche, ma racine comme j'aime tant l'appeler. Je l'ai toujours connue pleine d'une énergie débordante, distribuant les piques d'humour, les bénédictions et la bonne humeur à toute la grande famille AKO. Voir ce pilier vaciller à cause du chaos que j'ai provoqué m'est insupportable.
— Je vais aller la voir, dis-je en me dirigeant vers la porte du couloir.
— Non, me retient maman en levant la main. Le médecin lui a donné des sédatifs forts pour qu'elle puisse se reposer. Il ne faut surtout pas la réveiller.
Je reste clouée sur place. Les larmes, contenues depuis mon réveil, jaillissent enfin, brûlantes, inarrêtables.
— Je suis tellement désolée, maman... dis-je dans un sanglot étouffé. Je suis tellement désolée. Tout ça... tout ce désastre, c'est de ma faute.
— Non, non, ma puce, ne dis pas ça, s'il te plaît... Ne pleure plus.
Émue par ma détresse, elle contourne l'îlot central et s'approche pour me prendre dans ses bras. Je ne peux m'empêcher de pousser un gémissement de douleur et de me reculer brusquement, le visage crispé par la grimace.
— Qu'est-ce qu'il y a ? demande-t-elle, son regard maternel se muant aussitôt en une vive inquiétude. Tu as mal ?
— J'ai mal partout...
— Qu'est-ce qui se passe ? Tu t'es fait mal où ? Ou bien c'est quand je t'ai frappée ? Désolée ma puce, j'étais en colère...
— Je ne pense pas que ce soit ça, murmuré-je en fondant à nouveau en larmes.
— Alors dis-moi ce qu'il y a, s'il te plaît. Mon cœur ne peut pas supporter un autre problème. Je te promets de rester calme.
Incapable de porter plus longtemps ce secret sordide, je craque complètement.
— Maman, je ne comprends même pas ce qui est en train de m'arriver. Est-ce que je suis maudite ?
— Comment ça ? Tu ne l'es pas. Qui va te maudire ?
— Maman... j'ai couché avec Yori tout à l'heure là-haut. Je ne sais pas comment c'est arrivé. C'est terrifiant. C'est comme si on avait été possédés tous les deux, comme si on n'était plus maîtres de nos corps ! On s'est jetés l'un sur l'autre... Le pire, c'est qu'on y a pris plaisir. Qu'est-ce qui ne tourne pas rond chez moi ?
Le visage de maman se décompose. Ses yeux quittent les miens et se fixent sur le sol. Deux nouvelles larmes tracent un sillon brillant sur ses joues. Ce silence soudain, cette absence de surprise ou de choc me glacent le sang jusqu'au fond des entrailles.
— Maman... Je suis tellement dé...
— Chut. Ne te culpabilise pas, ma puce, me coupe-t-elle d'une voix tremblante, presque inaudible.
Elle plaque une main tremblante contre sa bouche, les yeux écarquillés par un haut-le-cœur. Sa tête se balance de droite à gauche, un mouvement convulsif pour tenter de rassembler les lambeaux de son courage.
— Maman... comment j'ai pu faire une chose pareille avec Yori ? dis-je dans un souffle brisé, au bord de l'asphyxie. Je suis malade ? Dis-moi que je suis devenue f***e !
— C'est de ma faute... murmure-t-elle, la voix étranglée. C'est moi, Yvanna. C'est moi qui ai tout orchestré pour que vous couchiez ensemble.
Je la fixe, totalement ahurie. Le sol semble se dérober sous mes pieds. Maman enfonce ses mains dans ses cheveux, agrippant son cuir chevelu comme pour retenir sa propre tête d'exploser, complètement dépassée par la monstruosité de son aveu.
— J'ai paniqué, Yvanna... balbutie-t-elle dans une plainte misérable. Avec la tournure terrifiante que prennent les événements... Ces monstres s'en prennent à toute la famille ! Ils ont publié les photos des enfants de tes frères, le nom de leurs écoles, leurs trajets ! J'ai eu si peur... Je suis devenue f***e de terreur ! Je me suis dit... je me suis dit que si tu couchais enfin avec un homme, tu aurais un déclic. Que tu aimerais ça. Que tu déciderais de changer, pour de bon. Si la situation basculait si radicalement, les gens finiraient par oublier le reste, le scandale s'éteindrait... On aurait pu tout sauver !
Elle se met à balancer son corps d'avant en arrière, prostrée dans une crise d'angoisse foudroyante qui fait trembler tout son être.
— Il t'a fait mal ? Mon Dieu... C'est quoi la solution, Seigneur, c'est quoi ? balbutie-t-elle, la poitrine oppressée par des hoquets de détresse. Alain va me tuer s'il apprend ce que j'ai manigancé... ! Mon Dieu, qu'est-ce que j'ai fait ? Pourquoi Tu ne me rappelles pas à Toi ? Prends ma vie, Seigneur ! Pourquoi me laisser respirer encore pour me faire assister à un tel gâchis ?
Je reste pétrifiée, clouée au sol par la violence du spectacle. La détresse hystérique de ma mère m'assomme, mais le fond de ses paroles m'achève : elle nous a drogués. Un vertige atroce m'arrache le cœur. Dans l'obscurité de mon esprit, une seule pensée tourne en boucle, obsédante, vénéneuse : Yori est comme mon frère. Même sans le sang, nous sommes tous liés dans ce clan. Quel pacte innommable venons-nous de sceller ? Dans quelle horreur viens-je de précipiter cette famille ?
Maman semble soudain revenir à elle, extirpée de sa torpeur par la panique. Elle se met à s'affoler autour de moi, les mains tremblantes, le regard halluciné.
— Viens avec moi... murmure-t-elle en essuyant ses yeux d'un geste rageur, presque violent. Viens, ma fille... Laisse-moi au moins soulager cette douleur.
Je la suis sans la moindre résistance, le pas lourd, tel un automate déprogrammé. Mon esprit est trop engourdi, broyé par l'onde de choc. Depuis mon réveil, chaque seconde qui s'écoule arrache une parcelle supplémentaire de ma réalité.
Elle me traîne jusqu'à sa salle de bain attenante. Là, prise d'une frénésie presque clinique, elle prépare un bain de siège traditionnel. D'un placard, elle tire bruyamment des sachets d'herbes séchées, des écorces sombres et des huiles essentielles. Elle jette le tout dans une bassine d'eau bouillante. En un instant, une vapeur dense, camphrée et âcre m'inonde les narines, me prenant à la gorge. Elle fixe précipitamment le dispositif sur la cuvette des toilettes, puis, de ses mains brûlantes, commence à me déshabiller.
— Assieds-toi là, ma puce. Doucement.
Je me laisse couler sur le siège. La vapeur dense, chargée d'effluves, remonte le long de ma peau. Ce n'est pas une brûlure ; c'est un soulagement immédiat, une vague tiède qui s'infiltre dans la chair suppliciée et commence à apaiser mon intimité. Maman saisit une serviette lourde, saturée d'eau chaude et d'un baume ambré à l'odeur musquée. Ses mains s'imposent sur mes épaules, puis glissent le long de ma colonne vertébrale dans un pétrissage lent, d'une douceur quasi hypnotique.
Sous cette caresse calculée, la rigidité de mon corps commence à se fissurer.
— Pardonne-moi, ma puce... murmure-t-elle tout près de mon oreille, la voix brisée par un sanglot retenu. Pardonne-moi s'il t'a fait mal.
Non.
Le mot hurle en moi, effroyable. Il ne m'a pas fait mal.
La vérité, obscène et monstrueuse, remonte du fond de mes entrailles. Dans l'ombre moite de ma chambre, la mémoire de mon propre corps se ravive avec une clarté effrayante. Purée... j'ai joui. J'ai hurlé mon plaisir, totalement dépossédée de moi-même, mes ongles plantés dans la chair des épaules de Yori comme une naufragée accrochée à son bourreau.
Était-ce le poison de cette drogue infusée à notre insu ? Sans doute. Mais l'aveu reste là, répugnant et envoûtant : c'était bon. Mon corps a vibré. Une onde brûlante me traverse à nouveau les cuisses. Moi qui croyais avoir touché le sommet de la volupté dans les bras doux de Karen, ce que je venais de vivre tenait du cataclysme. Une digue archaïque, enfouie au plus profond de mon sang, venait de voler en éclats. Je revois l'étreinte furieuse, le choc brutal de nos bassins, le rythme sauvage et sans pitié de nos souffles mêlés.
Et soudain, un frisson traître glisse dans mon bas-ventre. Un nid de papillons empoisonnés s'éveille. Prise de panique face à cette trahison de mes sens, je serre les poings, chassant rageusement ces visages et ces ombres de ma tête.
— C'est dur à dire pour moi, reprend maman, le souffle court, presque étouffé par le chagrin, tandis que ses paumes glissent avec une insistance méthodique sur ma peau. Mais je sais ce que tu ressens pour les femmes, Yvanna... Je dois l'accepter dans mon cœur de mère. Mais la réalité politique ne pardonne pas. Pour le mandat de ton père, pour la survie du clan, nous devons jeter une proie à la foule. Si tu tombes enceinte... si tu portes la vie, le scandale s'éteint brutalement. Le pays verra une femme rangée. Une mère.
— Maman... tomber enceinte de Yori ? dis-je en me redressant d'un bond, arrachant mon dos à sa serviette brûlante. Tu es devenue complètement f***e ? Tu entends ce qui sort de ta bouche ?
— Je sais que ça te choque, que ça te paraît monstrueux ! s'empresse-t-elle de supplier, les mains jointes contre sa poitrine, les yeux inondés de détresse. Mais penses-y, je t'en supplie ! L'enfer a débordé dehors ! Mamie est au plus bas, son cœur va lâcher au prochain coup de presse ! Ton père est détruit, il ne dort plus, il sombre ! Pense aux Mau et aux Obame : malgré toutes ces années d'amitié, ils ne nous pardonneront jamais cette honte ! Pèses-en le prix, Yvanna... Un enfant, et tu obtiens le bouclier parfait pour le reste de ton existence. Personne ne viendra plus fouiller ta vie. Tu pourras trouver une femme avec qui refaire ta vie plus t**d. Nous ferons un rempart humain autour de toi et de cet enfant. Je saurai convaincre ton père.
— Maman, mais Yori n'acceptera jamais une telle chose ! dis-je, la voix haute. Tu as vu ce que tu as été obligée de faire pour qu'il se passe seulement quelque chose entre nous ?
Maman fond à nouveau en larmes, essuyant ses joues du dos de ses mains tremblantes, complètement désemparée.
— Tu le séduis juste un peu... Une fois que la voie est ouverte... souffle-t-elle dans une plainte vulnérable.
— Il a une femme, maman ! Il est marié !
— Tu ne déranges pas sa femme ! pleure-t-elle en secouant la tête, la voix brisée. Il ne s'agit pas de lui prendre son mari, ma puce. Il faut juste que tu tombes enceinte, et après tu laisses. On n'est pas obligé de dire la vérité aux gens, personne ne saura qui est le véritable père. Dès qu'on a la confirmation médicale que tu es enceinte, vous ne faites plus rien.
Puis, comme si le poids de sa propre détresse et de ses actes venait soudainement de la percuter de plein fouet, maman s'arrête net. Ses bras retombent le long de son corps. Elle se laisse tomber lourdement sur le petit tabouret en bois placé dans le coin de la pièce, le visage caché dans ses mains, secouée de sanglots déchirants.
— Tu as même raison... murmure-t-elle, la voix étouffée. C'est insensé. Je suis en train de devenir f***e. De toute façon, malgré votre sortie ensemble, malgré tous nos efforts, les choses ne se calment pas dehors. Les activistes organisent des marches pour demander la démission de ton père. Beaucoup de personnes postent des messages de haine sur les réseaux sociaux... On va arrêter le massacre. On va arrêter de se détruire de l'intérieur. Dès le retour de ton père, on va donner une interview télévisée pour expliquer officiellement ton orientation. On va assumer. On va faire venir tes frères de l'étranger pour faire bloc. Et ton père va démissionner de la présidence, on va tous te soutenir.
La démission de papa.
Les mots résonnent dans la petite salle de bain saturée de vapeur comme un coup de tonnerre. La démission d'Alain Kombila ne l'impacte pas seulement lui. C'est un séisme politique majeur. Derrière lui, il y a tout le clan dont le niveau de vie, la sécurité et l'avenir dépendent directement de sa position. Personne ne sera épargné par une telle chute. Ce sont des situations de crise d'une telle violence qu'elles peuvent porter des coups mortels même aux amitiés et aux alliances les plus solides bâties depuis des décennies.
Et tout ça... tout ce désastre imminent a commencé à cause de moi. À cause de ma vie privée, de mes choix, de mon orientation sexuelle.
Une vague d'une clarté effrayante traverse mon esprit. Voir cette femme réputée invincible s'effondrer ainsi en larmes pour me protéger, voir le pouvoir et l'honneur de ma famille vaciller à cause de moi crée un déclic brutal. Je ne peux pas la laisser pleurer ainsi. Je ne peux pas rester là à me lamenter. Si je suis la cause de ce feu qui menace de tout ravager, je dois aussi être celle qui trouve le moyen de tout éteindre. La ligne a déjà été franchie. J'ai couché avec Yori. Je n'en suis pas morte. Une nuit ou deux de plus ne me tueront pas non plus.
Je me lève du siège à vapeur. Je prends la serviette propre accrochée au portant, essuie méthodiquement l'humidité sur ma peau, puis je remets mon peignoir. Je redresse mes épaules, respire profondément et me tourne vers ma mère.
— J'accepte, dis-je d'un ton ferme, dénué de toute hésitation. Papa ne démissionnera pas.
Maman relève lentement la tête, ses yeux rouges noyés de larmes fixés sur moi, ébahie et déstabilisée par mon changement d'attitude.
— Yvanna... Finalement... je pense que c'est une folie, murmure-t-elle dans un sanglot. Je n'aurais pas dû te demander de faire ça...
— Techniquement, ce n'est pas un inceste, dis-je d'une voix posée.
— Euh... fait maman, la voix tremblante. Non... vous n'êtes pas frère et sœur de sang. Même si nous avons des liens...
— Très bien ! la coupai-je. À cause de moi, tout ce que vous avez mis des années à bâtir est sur le point de fo**re le camp. La famille est au bord du gouffre. Dans une famille, chacun doit faire des sacrifices pour préserver l'essentiel. Je ne peux pas être égoïste au point de voir tout le monde souffrir juste pour préserver ma liberté. Ce n'est pas juste. J'adhère à ton idée. Je ferai ce qu'il faut.
** Cindy Pemba **
Je sens la main de Yori palper mes seins, une caresse à la fois possessive et suppliciante qui enflamme instantanément ma chair. Sur le galbe de mes fesses, la pression dure, irrépressible de sa verge témoigne de son désir brut, intact malgré la fureur des heures passées.
Une vague de chaleur liquide se propage le long de mes cuisses, une envie f***e, presque douloureuse, d'abandonner toutes mes armes et de me dissoudre en lui.
Pourtant, au fond de mon âme meurtrie, une étincelle de fierté tente encore de résister. La colère, les doutes qui m'ont rongée toute la journée, la certitude qu'il me masque une partie de sa vie… tout cela se dresse comme un rempart fragile contre la tentation.
— Capi… viens, s'il te plaît, souffle-t-il contre le creux de mon oreille, son souffle chaud envoyant une décharge électrique le long de ma nuque. Je suis tellement désolé, ma Capi d'amour. Je suis allé trop loin dans mes propos…
Sa main descend lentement, glissant le long de mon ventre contracté pour venir effleurer mon bouton. Le contact est d'une précision dévastatrice. Une secousse me traverse et m'arrache un frisson irrépressible.
— Capi… murmure-t-il encore, la voix brisée par l'urgence.
Mon esprit capitule. La raison s'éteint, balayée par la tyrannie des sens. Cédant à l'impulsion sauvage qui nous embrase, je me retourne, passe une jambe par-dessus son bassin et me mets à califourchon sur lui. Il ne perd pas une seconde. D'un geste ferme de ses hanches, il s'enfonce au plus profond de moi, déclenchant une onde de choc électrique qui me fait cambrer le dos.
Dans le même mouvement, sa bouche agrippe mon sein, le gobe, sa langue enroulant mon téton dressé tandis que ses dents y impriment une pression délicieusement féroce.
Je commence à me déhancher sur lui, portée par une cadence fiévreuse, mes mains ancrées dans ses cheveux, le visage renversé vers le plafond sombre. Mes gémissements comblent le silence lourd de la pièce. Je ne sais pas ce que cet homme possède dans son sang, dans son regard, dans sa chair, qui a le pouvoir de me rendre aussi f***e, aussi dépendante, aussi vulnérable. Avec lui, je perds tous mes repères, j'oublie mes principes, je m'oublie moi-même.
Il redresse le buste, plonge ses dents dans la chair tendre de mon cou pour y marquer son empreinte, puis repousse avec fureur depuis le bas. Chaque coup de boutoir m'arrache des sanglots de volupté.
— Je n'aime que toi, bébé, râlé-je entre deux souffles courts, les yeux ancrés dans les siens à travers la pénombre. Ça m'a détruit le cœur que tu puisses penser une seule seconde que je te trompe… Que je puisse regarder un autre homme que toi…
Pendant qu'il continue de me posséder avec cette violence charnelle qui frôle l'exorcisme, ses mains lourdes montent encadrer mon visage, scellant nos regards dans une intimité presque insoutenable.
— Je suis tellement désolé, chérie… Pardonne-moi. Tout ce bo**el me stresse, Capi. Avec ce chaos… J'ai besoin de toi. Tu es mon seul refuge. Ne m'abandonne pas. C'est dans ton corps, dans ton amour que je viens puiser la force de supporter tout ça, de continuer à me battre. Sinon j'aurais déjà tout laisser tomber.
Ses mots, gorgés de passion et d'un besoin viscéral, achèvent de dissoudre les dernières réserves de mon cœur. Nous continuons de faire l'amour avec passion, comme si le monde extérieur allait s'effondrer au petit matin. Les corps se heurtent, la sueur colle nos peaux, les souffles s'emmêlent jusqu'à ce que la vague finale déferle sur nous. Une explosion fulgurante, un vertige total où nous hurlons presque à l'unisson, accrochés l'un à l'autre comme deux naufragés au milieu de la tempête.
Le silence retombe aussitôt, pesant, troublé seulement par le va-et-vient saccadé de nos poitrines qui cherchent de l'air. Nous restons immobiles quelques secondes, enlacés dans la tiédeur des draps froissés. Puis, la réalité vient briser le charme : le vibreur de son téléphone résonne brutalement sur la table de chevet, un bourdonnement sinister qui annonce la fin du répit.
Yori jette un coup d'œil à l'écran lumineux. Un soupir lourd s'échappe de ses poumons.
— Le chauffeur est là, souffle-t-il, la voix assourdie par le regret. Pour les prochains jours, on devra trouver une solution pour se voir. Je ne pourrai plus venir ici.
J'acquiesce de la tête. Mais, je sens mon cœur se compresser violemment dans ma poitrine, comme broyé par un étau d'acier. La douleur est physique, aiguë, dévastatrice. Mais je refuse de m'effondrer devant lui. Je dois tenir le coup. Je dois être forte pour mon homme.
Yori se dégage doucement et sort du lit pour se diriger vers la salle de bain. Dans la pénombre ambiante, je contemple sa silhouette athlétique qui s'éloigne, la ligne puissante de ses épaules, la grâce brute de sa démarche. Dieu que j'aime cet homme ! Je l'aime d'un amour absolu, destructeur, passionné jusqu'à la démence.
Je prends une profonde inspiration pour stabiliser le tremblement de mes mains, attrape mon pagne posé au pied du lit et l'attache fermement. Les pieds nus sur le sol frais, je traverse le couloir pour me rendre dans la chambre de nos enfants.
Sous la faible lueur de la veilleuse, Amadia et sa sœur dorment paisiblement, leurs petits visages d'anges empreints d'une innocence totale, ignorantes du drame qui se joue au-dessus de leurs têtes. Je m'approche du lit, les contemple un moment, submergée par une vague de tendresse douloureuse. Des larmes chaudes et silencieuses montent à mes yeux, brouillant ma vue. Je les essuie rapidement du dos de la main.
C'est alors que Yori arrive derrière moi. Il vient de sortir de la do**he. Son parfum emplit instantanément la pièce, cet effluve unique où se mélangent la fraîcheur de l'eau, la propreté du savon et cette note boisée, virile, qui n'appartient qu'à lui et qui m'enivre depuis toujours.
Voyant qu'il est prêt, je me penche doucement pour porter Amadia et l'extirper de son sommeil.
— C'est mieux que le chauffeur ne nous voie pas ensemble, murmure-t-il doucement en posant une main rassurante sur mon bras pour m'arrêter. Laisse, je peux porter les deux.
On s'embrasse passionnément. Il s'avance vers le lit, se penche avec une prévenance infinie et soulève délicatement nos deux filles, les calant une à une avec assurance sur chacune de ses épaules. Les petites grognent légèrement dans leur sommeil, se blottissant machinalement contre sa carrure protectrice.
Yori se tourne ensuite vers moi. Je me colle à lui. Yori reste là un moment, puis fait demi-tour et s'éloigne dans le couloir.
Quelques instants plus t**d, le bruit sourd de la porte d'entrée qui se referme résonne dans toute la maison, suivi, quelques secondes après, par le ronronnement du moteur de la voiture qui s'éloigne dans la nuit.
Le vide s'installe. Un vide immense, glacial, suffoquant. Mes forces m'abandonnent d'un coup. Mes genoux se dérobent sous mon poids. Je glisse lentement le long du mur froid de la chambre et me retrouve assise à même le sol, les bras enroulés autour de mes jambes repliées. Et là, seule dans l'obscurité, je laisse enfin éclater mes sanglots.
Les réconciliations de 04h00
Qui pour nous expliquer ?
😶🌫️🤔
23/09/2026
Chapitre 22: Biè (Nous)
** Yori Boumi **
Quand mes yeux s’ouvrent, la chambre est plongée dans la pénombre. Un coup d’œil anxieux au cadran lumineux de ma montre me confirme l’heure : vingt-et-une heures.
À mes côtés, le drap glissé sur ses hanches, Yvanna dort profondément, entièrement nue. La courbe de son dos, la tiédeur de sa peau contre la mienne et l’odeur entêtante de son parfum mêlée à celle de nos corps m’attaquent de plein fouet.
Une vague de panique me submerge. Je glisse hors du matelas avec une précaution millimétrée, le souffle court, incapable de faire face à la réalité de cet endroit. Je ne peux pas affronter son regard si elle vient à s'éveiller. Je ne le pourrais simplement pas.
Pieds nus sur le sol glacé, j’arpente la pièce dans un silence d'automate. Mais dans ma tête, le vacarme est assourdissant. Des flashs de la veille me reviennent par rafales, brutaux, obscènes. Nous nous sommes jetés l'un sur l'autre. On a baisé comme des possédés dans cette chambre, sur le lit, contre le mur, puis sous l'eau brûlante de la do**he.
Je revois encore Yvanna s'offrir à moi sans l'ombre d'une retenue, abandonnant toute pudeur, portée par une frénésie qui ne lui ressemblait pas. C'était complètement dingue, surréel. Je ne saurais même pas dire combien de temps nous avons fait l'amour, perdus dans cette spirale incontrôlable.
Je revois le repas. On était détendu. Ces quatre femmes nous ont piégé? Pourquoi?
C'est comme si cette chambre avait été minutieusement préparée pour la pure luxure, pensée comme ces boudoirs d'autrefois ou ces salons spécialisés où l'on abandonne toute morale à la porte.
Où sont passés les grands principes de cette famille ? Pourquoi organiser une telle villénie ? C'est tout simplement impossible. Je refuse d'y croire. J'ai forcément rêvé. Je vais me réveiller dans un instant et réaliser que ce désastre charnel n'a jamais existé. Pourtant, les traces de fluides sur le lit crient la vérité.
Je suis sûr que ce sont les manigances d'Adèle. Cette vieille femme veut faire quoi ? C'est du fétichisme ? Un sacrifice mystique ? Orchestré pour éteindre le scandale qui menace d'engloutir toute la lignée ? Dans nos traditions, parfois, lorsque le gouffre est trop profond et qu'un drame social menace de tout dévorer, les féticheurs et les voyants exigent une action innommable en guise de réparation ou de purification.
Cette vieille femme a dû convaincre Henriette et les autres de commettre l'impensable. Tout cela pour neutraliser le bruit infernal autour d'Yvanna. C'est la seule explication rationnelle à cette folie.
Sur la table de chevet, l'écran de mon téléphone s'allume discrètement. Plusieurs appels manqués de Cindy s'affichent, accompagnés d'une série de notes vocales. Bon sang... J'étais juste censé venir ici me reposer une heure ou deux avant de la rejoindre.
Je ramasse mes vêtements éparpillés sur le sol, je m'habille à la hâte, les gestes saccadés par la culpabilité. Il faut que je parte d'ici immédiatement. Je peux encore trouver les filles éveillées.
Je déverrouille la porte sans faire de bruit et m'éclipse dans le couloir feutré. Alors que je descends l'escalier en marbre, une lumière tamisée attire mon attention vers le grand salon. La porte est entrouverte. Assise seule au centre d'un vaste canapé, Henriette se tient là, immobile. Elle a l'air complètement abattue, le visage creusé. Ça tombe bien. L'adrénaline me monte aux tempes. Je dois lui parler.
— Bonsoir, dis-je en pénétrant dans la pièce.
Elle sursaute légèrement, lève des yeux fatigués vers moi et murmure d'une voix enrouée :
— Bonsoir Yori... Tu... Tu as pu te reposer ?
— Tu sais très bien que non ! craché-je à demi-voix pour ne pas réveiller toute la maison. Vous vous êtes arrangées pour qu'Yvanna et moi on se saute dessus ! Vous êtes devenues complètement f***es ? Ou c'est quoi, vous êtes des sorcières maintenant ? Comment vous avez pu concevoir une telle insanité ? J'avais dit que j'allais vous aider, que j'allais jouer le jeu, alors pourquoi faire une chose pareille ? Afane a encore donné son accord pour manipuler ma vie comme si j'étais un pion ?
Mon accusation claque dans le salon. Henriette ne cherche même pas à se défendre. Sous mes yeux, des larmes silencieuses se mettent à couler le long de ses joues.
— Je suis la seule fautive de cette histoire. C'est moi qui me suis arrangée ppur que ça arrive. désolée, Yori... souffle-t-elle dans un sanglot étouffé. Maurice et Alain ne sont pas au courant, je te le jure. Pardon, ne leur dis rien, par pitié. Je ne sais pas ce qui m'a pris. La pression, la honte m'ont fait perdre la tête. Je pensais que si Yvanna couchait avec un homme ça pouvait l'aider. J'ai oublié toute décence, toute morale. Cette affaire est en train de me rendre totalement f***e. Je ne sais plus quoi faire. Et Olga qui est venue encore me dire que les filles n'allaient pas bien. J'ai craqué.
Elle se couvre le visage de ses mains, le corps secoué de tremblements. Voir cette femme, habituellement si digne, si distante et impeccablement maîtresse d'elle-même, s'effondrer ainsi sur un canapé, me serre le cœur malgré ma rage. C'est troublant. Le stress et la peur de la déchéance font faire des choses impensables aux êtres humains.
Je pousse un long soupir, cherchant à reprendre le contrôle de mes nerfs.
— Que ça ne se reproduise plus jamais. De grâce.
— Je te le promets, Yori. Je te le jure sur ce que j'ai de plus cher.
— C'est quoi cette histoire avec les filles ? demandé-je en fronçant les sourcils.
— Elles supportent mal la pression médiatique... Olga voulait aller les rejoindre, elle a peur que les activistes et les journalistes leur tombent dessus. Tous nos faits et gestes sont scrutés 24 heures sur 24. On ne sait plus à qui faire confiance, même dans notre propre entourage.
— J'ai parlé à Afane de l'ex-petite amie d'Yvanna, enchaîné-je. Si on réussit à remettre la main sur elle, on pourra enfin démonter ce complot et arrêter toute cette histoire.
Henriette essuie ses larmes du revers de sa main tremblante.
— Je ne sais pas... Je suis tellement désolée pour ce qui s'est passé. S'il te plaît, Yori... ne nous abandonne pas. Tu es notre seul rempart.
Je respire un grand coup pour chasser la nausée qui me guette. C'est la détresse d'une mère acculée au pied du mur, la détresse d'une femme que tout le monde croit intouchable mais qui s'effondre sous mes yeux. Et dans un éclair d'une lucidité brutale, la réalité me frappe : je suis ancré au cœur de cette tempête. Et si je ne veux plus être un simple pion qu'on manipule, je dois prendre les choses en main. Je ne peux pas juste me barrer. Malgré l'horreur de leurs manigances, nous avons un lien, tordu, toxique mais indiscutable. Je fais partie de ce clan, le meilleur comme le pire.
— Ok. Mais comme je viens de le dire : plus aucune entreloupe. Pas de piège. On fait désormais les choses uniquement à ma façon.
— Ok, Yori, dit-elle en acquiesçant vivement, se pinçant les lèvres pour contenir un nouveau sanglot.
Seigneur, aide-nous à sortir de ce tourbillon infernal avant qu'un drame irréparable ne survienne.
Elle saisit un mouchoir sur la table basse, essuie soigneusement son visage puis semble se rappeler quelque chose.
— Au fait... j'avais oublié de te donner ceci.
Elle tend la main et me présente une épaisse enveloppe en papier kraft. Je fais un geste de recul immédiat.
— Je ne veux pas d'argent.
— Ce n'est pas de l'argent, rectifie-t-elle doucement. Ce sont les clés de ta nouvelle voiture.
— Ma nouvelle voiture ?
— Même si tout cela n'est que du cinéma pour les médias, il faut bien que tu aies un certain standing pour que ton rôle paraisse crédible.
Elle n'a pas tort. La crédibilité est une arme. Je tends la main et récupère l'enveloppe, acceptant ce symbole sans plus broncher. C'est le prix à payer pour tenir mon rang.
— Tous les papiers du véhicule sont déjà enregistrés à ton nom, ajoute-t-elle. Autre chose, Yori... Tu es vraiment sûr que tu ne veux pas que Cindy parte s'installer à l'étranger le temps que la tempête passe ?
— Elle reste ici. C'est non négociable.
— Ok, dit-elle en levant les mains. Tu as un endroit sûr où vous pourrez vous voir sans attirer les regards ? Elle va réussir à supporter de devoir rester dans l'ombre ?
— Je vais gérer, tranché-je. Yvanna et moi, c'est juste du théâtre pour sauver la face. Ce qui s'est passé ne doit plus jamais, au grand jamais, se reproduire. Si vous recommencez vos manigances, j'arrête tout sur-le-champ, je vous le jure devant Dieu.
Elle hoche la tête, soumise.
— C'est bien noté. Le message est parfaitement clair. Je te propose de sortir d'ici avec un chauffeur pour cette nuit. Il te dépose chez toi et reviendra te chercher plus t**d. Mais c'est mieux que tu rentres avant le lever du jour. C'est le meilleur moyen d'éviter d'attirer l'attention.
Elle s'arrête et secoue la tête, les larmes aux yeux. Elle se tient le visage.
— Voilà à quoi j'en suis réduite. La mort est mieux à cette honte.
Je me tais un moment. Je la fixe. Derrière la silhouette redoutée de la première dame de ce pays, il n'y a plus qu'une femme brisée par un scandale qui menace de tout emporter. Un sentiment étrange, mêlé de responsabilité et d'un devoir familial irrépressible, prend le dessus sur ma rancœur. On ne choisit pas sa famille, mais on ne l'abandonne pas quand le navire coule.
Je respire profondément, laissant l'apaisement guider mes mots.
— Personne ne va mourir. On va tenir le coup tous ensemble. Nous sommes une famille, après tout. Je vais rentrer vers quatre heures du matin, et je viendrai avec les enfants.
— Merci du fond du cœur, Yori. On ne mérite même pas ton aide, dit-elle en me fixant, les yeux noyés de larmes.
Voir la femme la plus puissante du pays plier le genou devant moi provoque un malaise diffus, mais assoit définitivement la conviction que je ne peux pas les abandonner. Je suis une pièce maîtresse par la force des choses. Je décide d'aborder le sujet brûlant, celui qui est à la racine de tout ce merdier.
— Je me demandais... est-ce qu'on a pu arrêter mademoiselle Ndoulou ?
À l'évocation de ce nom, le visage d'Henriette se durcit instantanément. La mère vulnérable disparaît pour laisser repousser la carapace de la femme d'État.
— Les services font leur travail, coupe-t-elle d'un ton tranchant, d'une froideur qui n'admet aucune contestation. Je ne veux pas d'un autre scandale.
Je la regarde fixement pendant quelques secondes. Sa réaction est sans équivoque : elle ne cherche pas la justice, elle cherche à protéger sa fille et notre clan. Je n'insiste pas. Même dans la détresse. Je ne peux pas outrepasser certaines limites.
Je fais un hochement de tête. Je quitte la première dame, les clés serrées dans ma paume, et me dirige vers le parking. J'appuie sur le bouton du télédéverrouillage. Au fond de l'allée sombre, les feux à LED d'un monstre de métal s'allument dans un clignotement élégant. C'est un SUV Maybach, noir profond, imposant, aux vitres surteintées vertigineuses. Ça peut paraître étrange, mais c'est précisément tout ce luxe et ces privilèges obscènes que je déteste. Mais bon... Il faut faire avec. On a un rôle à tenir devant le monde.
Un chauffeur en tenue sombre s'installe silencieusement au volant. Je prends place à ses côtés sur le siège passager. J'ouvre immédiatement la boîte à gants pour vérifier la pochette en cuir contenant les documents : carte grise, assurance, contrôle... Tout est en règle, parfaitement à mon nom.
Le chauffeur démarre dans un feulement feutré et s'extirpe de la propriété. J'en profite pour appeler Olga. Elle répond à la troisième sonnerie.
— Bonsoir Olga. Désolé de t'appeler à cette heure-ci. Henriette m'a dit que les filles n'allaient pas bien, je venais aux nouvelles.
— Bonsoir Yori. Tu ne me déranges pas, ça va. J'attends ton père.
Je l'entends soupirer.
— Toute cette affaire est compliquée pour nous tous. J'aimerais aller voir les filles, mais ton père m'a annoncé que Constance a demandé le divorce.
— Ah...
— On ne sait pas ce qu'elle peut sortir. Ton père a besoin de moi. Je me demandais si tu pouvais aller voir les filles quelque temps. C'est ce dont je suis allée discuter avec Henriette.
Pauvre Afane. Il paie cher dans cette affaire. Et je suppose qu'avec le scandale, Constance va prendre un avocat qui va chercher à le plumer. Mauvaise jusqu'au bout, cette femme.
— Ok, je vois. Je vais les appeler pour discuter avec elles.
— Merci Yori. Ça leur fera plaisir. Tu sais, ton père et tes sœurs t'aiment vraiment. Tu n'es pas un neveu ou un cousin. Tu es un Afane.
Je respire un bon coup.
— Je vais te laisser.
Elle ne dit pas un mot de plus. Cette femme sait quand se taire.
— Ok, merci d'avoir appelé. Bonne nuit. Tu embrasses mes copines. Emmène-les à la maison, ça fera plaisir à ton père de voir ses petites-filles.
— Je vais y penser. Bonne nuit.
Je raccroche. Je reste un moment silencieux, le téléphone posé contre mes lèvres. Puis je tapote sur mon écran pour créer un groupe WhatsApp. Je réfléchis un moment au nom à donner : Enfants Afane. J'efface. Famille Afane, j'efface encore. Et puis j'écris en fang : Biè (Nous). Ça me va. J'ajoute les numéros des filles.
« Bonsoir les teignes »
« Bonsoir papa » répond Maurice.
« Le Big bonsoir » écrit Mauranne.
« Ya le grand bonsoir » c'est Maurynn
« Ça va là-bas ? »
Un temps de silence.
« Ça va aller », répond Maurice.
« Je te demande si ça va, tu me dis ça va aller. Vous alors... 🙄 »
« Ça ne va pas », écrit Maurynn. « On a fait quoi pour mériter cet acharnement médiatique? »
« Rien, les teignes. N'écoutez pas toutes ces bêtises.Je sais que je ne suis pas présent pour vous. Mais je vais me rendre plus disponible. Vous pouvez m'appeler si vous avez le moindre souci. »
« Tu vas nous supporter ? 😅 Tes teignes d'amour 😅 », écrit Mauranne.
« N'abusez pas non plus, hein 😅 »
« Trop t**d le grand, tu as déjà écrit. C'est gravé. Tu vas assumer », rit Mauranne.
« Je peux modifier mon message 😶🌫️ »
« J'ai déjà fait la capture d'écran ! »
« 😂😂😂 Moi aussi », ajoute Maurice.
Maurynn m'envoie le screenshot avec des émojis : 😚😜
« Maman nous a dit pour Yvanna et toi. On espère que ça va calmer les détracteurs », ecrit Maurice.
« Sinon vous formez un beau couple, hein 😂 », écrit Mauranne. Le grand est même câlin. Je vous ai vus à Franceville. Quelques ajustements et vous serez parfaits. » tape Mauranne.
« Oui... », écrit Maurynn. « Des tenues coordonnées sans le faire exprès. »
« Vous êtes f***es. C'est juste du cinéma tout ça », réponds-je.
« Justement, il faut bien faire parler les gens. On doit faire baver les haters et vendre du rêve aux autres. On nous a mélangé dans le problème. Ils doivent nous vivre. La riposte des Afane toute en élégance.»
« Vous me fatiguez avec vos histoires. Je venais juste prendre des nouvelles. »
« Mais tout ça, ce sont les nouvelles, Ya le grand ! 😂😂😂 », écrit Maurynn.
« Plus sérieusement. Ne faites aucune bêtise. On tient le coup ensemble. Ok ? »
« Ok le grand », écrit Maurice.
« Allez, bonne nuit les teignes. »
« Love you le grand », écrit Mauranne.
« Mon crush 🥰 bonne nuit » c'est Maurynn.
« Nous aussi on t'aime 😘 », écrit Maurice. « À quelque chose malheur est bon : notre grand frère est là. On ne te lâche plus, le grand 😉. On va bien te coller comme les teignes que nous sommes 😘🥰 »
Je secoue la tête en souriant, j'ai un peu honte de la distance que j'ai créé entre elles et moi. Je n'ai jamais été doué pour les effusions d'amour, mais je vais essayer d'être là pour elles. Ça me ferait trop de mal s'il leur arrivait quelque chose.
Le reste du trajet se fait en silence. Le chauffeur finit par s'engager dans ma ruelle. Ma maison n'a pas de barrière, exposée à la rue. Tout est calme dans le quartier.
Je descends du véhicule. Je sors mon trousseau de clés, m'avance vers le perron et insère la clé dans la serrure. La porte pivote sans bruit. Il est vingt deux heures quand je franchis le seuil. Les filles sautent sur moi. Je les prends toutes les deux dans mes bras.
— Papa !
— Coucou mes chéries. Comment vous allez ? Vous ne dormez pas encore dis-je feignant d'être choqué.
— On t'attendait. Maman a dit que tu devais venir ce matin. Pourquoi tu viens seulement maintenant, pendant la nuit ?
— Je suis désolé les filles. Papa avait beaucoup de travail.
Je me penche vers Cindy pour lui faire un bisou. Je vois bien qu'elle boude même si elle essaie de le cacher. Elle me tend froidement la joue.
— Maman, fais un bisou d'amoureux à papa ! Tu as honte ?
Je me retiens de rire.
— Sorry, dis-je du bout des lèvres.
Je dépose un ba**er sur ses lèvres.
— Bonsoir Capi.
Je m'installe avec les enfants dans le salon, une fille sur chaque cuisse. Elles me racontent tellement de choses à la fois que je ne retiens rien. Je souris, heureux de retrouver mon monde.
— Papa, maman m'a acheté un téléphone ! dit Owali, la plus grande.
— C'est super ça !
— J'ai déjà enregistré le numéro de maman et celui de mamie. Je vais aussi enregistrer le tien.
Elle se lève pour aller chercher le téléphone et me le tendre. Je saisis mon numéro. Elles commencent à bailler.
— Allez, au lit les filles.
— On dort avec toi, papa !
— On sera ensemble demain, ne vous en faites pas. Allez, au lit.
Elles nous font un bisou et filent dans leur chambre.
Cindy se lève et se dirige vers notre chambre. Je la suis, me colle derrière elle et lui entoure la taille. Elle plie un vêtement avec une nervosité mal dissimulée.
— Bonsoir Capi, dis-je doucement en déposant un ba**er dans son cou.
Elle se décale brusquement.
— Tu sors d'où ? me lance-t-elle, la voix vibrante de colère. Tu m'envoies un message pour me dire que tu arrives, et tu te pointes au milieu de la nuit ? Les filles t'ont attendu toute la journée ! Et tu débarques en empestant un parfum de femme !
— Je suis désolé... C'est le parfum d'Yvanna, dis-je en minimisant. Avec cette affaire, on ne m'a pas laissé repartir plus tôt. Mais je suis là maintenant. Je passe la nuit ici avec vous.
Je mens, évitant soigneusement de penser à ce qui s'est passé avec Yvanna.
— Tu passes la nuit... c'est quoi, une faveur ?
Je m'approche à nouveau, passe outre sa résistance et la serre contre mon torse.
— Je suis vraiment désolé, Capi... Essayons de profiter l'un de l'autre.
Je prends son visage entre mes mains, forçant ses yeux à croiser les miens.
— S'il te plaît...
Elle inspire lourdement, le buste secoué par une respiration saccadée. Elle aussi est à bout de nerfs avec toute cette histoire. Lentement, ses barrières cèdent. Je pose mes lèvres sur les siennes. Elle répond à mon ba**er avec une ferveur désespérée, puis enroule ses bras autour de mon cou. J'aurais dû — j'aurais pu — lui faire l'amour pour la rassurer, mais je suis vidé, physiquement et mentalement épuisé. Je dois gagner du temps. Je sais pertinemment comment m'y prendre pour ramener le sourire sur le visage de ma femme. Il me faut juste du temps.
— Je vais prendre une rapide do**he, dis-je en déposant un ba**er tendre sur son front.
Je retire mon t-shirt et me tourne pour aller à la salle de bain.
— Yori ! C'est quoi ça ?!
Je m'arrête et me retourne.
— Quoi ? demandé-je.
— Les griffures que tu as dans le dos !
— Des griffures ? Où ça?
— Tu as tout le dos lacéré ! hurle-t-elle, la voix brisée par la découverte. Et tu oses jouer les étonnés ? Donc c'est ça... Tu étais chez une p**e avant de venir ici !
— Mais de quoi tu parles enfin ?
— Je parle de la sa**pe qui voulait me prouver qu'elle existait en t'arrachant la peau du dos !
Paniqué, je me tourne brusquement devant le grand miroir de la coiffeuse. Le reflet me renvoie une réalité impitoyable : le long de mes omoplates et de ma colonne vertébrale, les traces d'ongles laissées par Yvanna pendant nos ébats strient ma chair. C'est indéfendable.
— Je travaillais, Pemba ! répondis-je en attrapant précipitamment mon t-shirt pour me couvrir.
— Et ces marques sont apparues sur toi par magie ? Comme les stigmates des saints ?
— Pemba, calme-toi ! Ce n'est absolument pas ce que tu crois !
— Je ne me calmerai pas ! Explique-moi d'où ça sort ! Tu dis que tu travaillais... mais ton travail en ce moment, c'est d'être enfermé avec Yvanna ! C'est Yvanna qui t'a griffé le dos comme ça ?!
Un frisson de honte et de terreur pure me traverse. La vérité est trop dangereuse. Si elle apprend ce qui s'est passé, tout explose. Je plaque sur mon visage une expression d'indignation outrée, usant du mensonge comme d'un bouclier.
— Tu es devenue complètement f***e ?
— Oui, c'est ça, je suis f***e ! C'est moi la f***e qui marche nue dans les rues ! Moi, je passe mon temps à m'inquiéter pour ta sécurité, et toi tu vas tranquillement t'envoyer en l'air ? se met-elle à crier, les larmes jaillissant de ses yeux. Je me fais un sang d'encre, je ne dors plus, mais monsieur n'en a rien à fo**re ! Tu n'as même pas le respect de venir me voir proprement ! Quand je pense que je suis allée jusqu'à supplier tes parents en pleine nuit...
L'échappatoire. Elle vient de me tendre sur un plateau la seule arme dont je dispose pour détourner son attention de mon dos massacré. Je dois attaquer pour ne pas être détruit. Je feins une colère noire, la voix montant d'un ton.
— Tu es allée voir mes parents ? Pour me vendre comme un vulgaire chiffon ? Tu veux qu'on en parle. C'est quoi l'histoire ? Tu me trompes?
— Tu dis quoi ? Moi je te trompe ?
— Oui ! Je veux comprendre ta démarche auprès de la Première Dame ! Explique-toi ! De quel droit tu vas négocier ma vie dans mon dos ?
— J'étais désemparée ! crie-t-elle en se frappant la poitrine. N'importe quelle femme aurait fait la même chose si son homme était emprisonné!
— Tu étais désemparée ? Et la seule solution que tu as trouvée, c'est de négocier pour que je m'affiche avec une autre femme ? Parce que tu voulais aussi aller te pavaner tranquillement avec ton amant, je ne sais dans quelle ambassade ! Tu crois que ça va passer juste parce que tu me fais des scènes sordides pour trois égratignures ?
— Yori... tu es vraiment en train de retourner la situation contre moi ? répète-t-elle, abasourdie par mon audace. Je n'avais pas le choix !
— On a toujours le choix, dis-je d'un ton glacial, baissant volontairement le volume de ma voix pour rendre mon calme menaçant. Toujours.
— Et toi, tu as choisi de coucher avec Yvanna ! Parce que ces marques...
— Tu sors ça d'où, que je couche avec Yvanna ? Tu es malade, dis-je en pointant mon index vers elle. Quand nous avons atterri, il y avait une foule d'activistes et de curieux. On a dû nous frayer un passage à force de bras et quelqu'un m'a griffé dans la cohue ! C'est aussi pour ça que j'ai pris du ret**d. Mais comme ça ne te fait visiblement aucun plaisir que je sois là, je retourne au boulot. Ça sert à quoi de négocier une permission si c'est pour venir écouter des inepties pareilles ?
Je remets mon t-shirt d'un geste sec. Elle tremble de tout son corps, le visage ravagé par le chagrin et l'épuisement. La culpabilité orchestrée a fait son effet. Dans un geste de soumission désespérée, elle vient m'attraper les mains.
— Pardonne-moi, Yori... s'il te plaît... Je suis tellement fatiguée par toute cette situation.
Je la regarde, le cœur déchiré par ma propre lâcheté. Au fond de moi, je ne lui en veux pas d'avoir cherché une issue. Mais le mensonge doit tenir à tout prix.
— En tout cas, si tu te considères comme ma femme, tu ne vas nulle part, enchaîné-je d'une voix ferme. Et si tu me parles encore de cette affaire de griffes, je refranchis cette porte aussitôt.
Je m'allonge sur le lit et lui tourne le dos. Je vais enfin pouvoir dormir. On va se réconcilier à quatre heures du matin.
A suivre...
Cliquez ici pour obtenir votre annonce sponsorisée.
Catégorie
Téléphone
Site Web
Adresse
Libreville
Notifications
Soyez le premier à savoir et laissez-nous vous envoyer un courriel lorsque Delguy Lecture publie des nouvelles et des promotions. Votre adresse e-mail ne sera pas utilisée à d'autres fins, et vous pouvez vous désabonner à tout moment.